Comment acheter des monnaies ?
... en Vente aux Enchères !

    A la suite de la série publiée sous ce titre en cours d'année, (voir numéros 280, 282 et 284), nous avons reçu en retour les réflexions suivantes de MM. Duchemin et Alhéritière.
    Elles nous ont semblé utiles et intéressantes à publier. Réagissez, si vous le voulez à votre tour, les pages de NUMISMATIQUE & CHANGE vous sont ouvertes.

Note du webmaster :  l'article suivant, assez peu illustré, pourra sembler rébarbatif.
C'est en fait une mine d'information pour quiconque, ne connaissant pas ou peu le principe de la vente aux enchères, voudrait acquérir les notions nécessaires pour "franchir le pas" de ce qui pourrait sembler un temple inaccessible, tel que l'hotel Drouot, cet imposant navire métallique amarré à ses coins de rues, mystérieux, semblant occulter derrière ses hublots quelques secrets, réservés aux seuls initiés !
Il n'en est rien, un Hotel des Ventes n'a qu'une raison d'être : vendre ! à tous, aux mieux, aux plus nombreux ... tout simplement armés des connaissances précisées ci-après.

 

COMMENT ACHETER DES MONNAIES EN VENTE AUX ENCHERES :       par A. Duchemin

La vente aux enchères reste l'une des méthodes de vente les plus utilisées en numismatique et un collectionneur sérieux ne peut l'ignorer.
Le principe est simple un commissaire-priseur, officier ministériel, fait rédiger un catalogue par un expert, l'envoie à une liste de clients potentiels et réserve une salle dans un hôtel des ventes.
Le jour prévu, on réunit en cette salle, les monnaies, les clients, le commissaire-priseur et l'expert dans l'ordre du catalogue, les monnaies sont vendues au plus offrant. Comme pour les ventes sur offres, I'immense avantage des ventes aux enchères pour le collectionneur est la présence du catalogue qui va pouvoir souvent servir ultérieurement de référence. Bien sûr, tous les catalogues ne sont pas aussi utiles, certains étant même sommaires, voire indigents. Cette situation est normale puisque la qualité du catalogue dépend de l'intérêt et de la valeur des monnaies présentées: nul ne peut raisonnablement demander à un expert de passer trois mois à réaliser un catalogue qui ne lui rapportera presque rien.

Être informé :

Le premier souci du collectionneur sérieux va être de se tenir au courant de toutes les ventes afin d'en recevoir et étudier les catalogues. Là encore, utilisez votre annuaire personnel, écrivez pour vous présenter et demandez à recevoir les catalogues, vérifiez que vous recevez tous ceux que reçoit votre club numismatique, demandez conseil aux amis, lisez les annonces de Numismatique et Change.Surtout si vous collectionnez les antiques, vous devez vous procurez les catalogues de vente aux enchères organisées à l'étranger : les plus importants catalogues d'antiques ne sont que très rarement faits en France.
L'important pour vous n'est pas forcément d'acheter dans ces ventes sauf pour les pays membres de la CEE, les procédures de douane et les frais de TVA sont assez importants et compliqués, sans parler des difficultés postales ou de paiement.
L'important est de se tenir au courant et de disposer de la documentation. Si vous en avez les moyens, n'hésitez pas à vous abonner à Drouot. La compagnie des commissaires-priseurs dispose en effet d'un service qui envoie aux abonnés tous les catalogues réalisés sous son égide. Vous connaîtrez ainsi, en temps utile, toutes les ventes et pourrez prendre vos dispositions. Les plus petites ventes ne sont pas toujours les moins intéressantes mais sont toujours celles qui bénéficient du minimum de publicité.

Conseils pratiques généraux:

Lisez les catalogues que vous recevez... même si cela semble trivial, j'ai trop de souvenirs personnels de m'être fait souffler des monnaies simplement parce que je ne les avais pas vues pour ne pas rappeler qu'il faut bien lire les catalogues que l'on reçoit.N'oubliez pas les lots de fin de vente: je me souviens en avoir acheté un qui contenait des monnaies exotiques très peu chères individuellement mais dans une série presque complète que j'aurai mis dix ans à réunir sans ce lot providentiel. Les lots contiennent parfois aussi des erreurs d'inattention, comme un lot d'écus XIX°' récemment proposé avec une estimation à la fonte et qui contenait un essai en argent pour Napoléon III... ou un lot vendu en province de dix byzantines annoncées fausses qui contenait huit monnaies authentiques, dont un exemplaire unique de l'atelier de Syracuse illustré dans l'ouvrage de référence …

Lisez le règlement de la vente avec attention : si toutes les ventes françaises ont sensiblement les même règlements, il n'en est pas du tout de même à l'étranger où, en l'absence d'un corps constitué comme les commissaires-priseurs, de nombreuses variations sont possibles dans les taux de commission, I'application de la TVA, les possibilités de retour. Soyez aussi très attentifs aux garanties elles peuvent aller de l'authenticité garantie sans limite de temps à... cinq jours ! Vérifiez les formalités d'importation et de TVA... elles peuvent renchérir lourdement le prix d'une monnaie apparemment attractive sans parler des pertes toujours possibles dans le courrier et dont l'acheteur est presque toujours responsable.

Apprenez les mots-clés de la langue du catalogue si celui-ci n’est pas rédigé en français. Il faut bien entendu connaître les états de conservation mais encore les pièges. Exemple classique " gestopftes loch ", n'est pas un détail de style mais signifie " trou rebouché " ce que vous n'aurez pas pu voir sur la photo... mais qui explique le prix si intéressant !

Essayez toujours d'aller voir les monnaies avant la vente et d'assister à la vente. Avant tout, on y rencontre des amis et on parle de monnaies ! Voir les monnaies avant la vente vous permet surtout, en toute quiétude, de décider des prix maximums que vous voulez mettre, loin de l'excitation de la salle. Elle vous permet aussi de vérifier classement et conservation : vos critères sont peut-être différents de ceux de l'expert.

Aller assister à la vente vous permet de participer à un vrai spectacle, qui, pour les grandes ventes, peut être du théâtre ! Soyez néanmoins prudents et soyez sûrs de vos ordres avant la vente. On assiste parfois à des compétitions dangereuses pour le porte-monnaie où la question n'est plus d'acheter une monnaie mais d'empêcher Machin ou Truc de l'acquérir... Soyons raisonnables !

Quand vous aurez reçu un catalogue, essayez de toujours mettre au moins un petit ordre sur une petite monnaie: vous serez répertorié par l'expert ou par le commissaire-priseur comme participant à la vente, même si vous n'avez rien obtenu et vous recevrez non seulement la liste des prix réalisés (que vous rangerez soigneusement dans votre catalogue) mais encore souvent le catalogue de la vente suivante.

Bien des pratiques qu'un collectionneur normalement constitué considère comme des manipulations de vente sont interdites en France mais elles sont souvent parfaitement autorisées aux États-Unis. Pourquoi pas d'ailleurs si tout est clairement annoncé et qu'aucune tromperie hypocrite n'est organisée sciemment... Il faut lire certains règlements de vente, ce sont des poèmes au "Laisser-faire".

Je cite : le propriétaire d'une monnaie peut pousser les enchères. Cela signifie qu'un marchand peut aller dans la salle et enchérir contre les collectionneurs sur sa propre monnaie qu'il a fait estimer à un prix très bas pour faire venir les chalands.
L'organisateur a le droit de mettre des monnaies dans sa propre vente et, bien sûr, de miser dessus ! Plaignons les malheureux qui mettent des ordres écrits... c'est sauter dans la gueule du loup avec le pot de crème à la main ! En France, non seulement le commissaire-priseur ne met pas d'objet dans sa vente mais il ne doit en aucun cas avoir de liens financiers privilégiés avec l'un des participants, comme l'expert, par exemple.

Les garanties d'authenticité offertes par certaines des très grandes maisons étrangères sont tellement limitées dans le temps qu'il faut espérer qu'il n'y ait jamais de faux, sinon pauvres de nous puisqu'ils seront bientôt en France, suppression du monopole des commissaires-priseurs oblige. Le comble de la mauvaise foi, dans ce domaine, est la clause qui dit " L'organisateur n'est pas responsable des progrès de la science numismatique qui pourraient faire reconnaître des faux dans le futur... ".
En clair, nous avons trouvé la monnaie authentique quand nous vous l'avons vendue, nous venons, comme vous, de nous rendre compte qu'elle est fausse, dommage pour vous ! Ma grand-mère aurait exprimé cela par " Si j'aurions su, j'aurions pas vendu... " mais, Dieu merci, elle ne vendait pas de monnaies. En France, la garantie offerte par les commissaires-priseurs est trentenaire et il suffit de faire prouver que la monnaie est fausse par un expert de Drouot, qu'elle vient bien de la vente incriminée, que c'est bien cette monnaie là (ce qui est facile grâce aux photos de très bonne qualité et aux poids indiqués dans le catalogue). Ainsi, même trente ans après, on peut se faire rembourser au prix d'achat d'origine un faux qui aurait échappé à l'expert de l'époque. Dommage seulement que le prix des monnaies ait beaucoup augmenté depuis trente ans... Il semble d'ailleurs qu'il n y ait jamais eu de faux à Drouot puisque je n'ai jamais rencontré un collectionneur qui ait fait jouer cette garantie trentenaire.

Conseils pratiques pour vos ordres :

Sachez bénéficier de vos connaissances lorsque vous êtes l'un des spécialistes d'un domaine numismatique et qu'une monnaie extrêmement importante est proposée dans un catalogue avec une estimation très basse, ne faites pas étalage de votre science. Donnez un ordre aussi élevé que vous le souhaitez à un ami qui assiste personnellement à la vente.

Comparez les photos et les qualités décrites dans l'ensemble du catalogue et pas seulement pour la monnaie qui vous intéresse. Vous aurez une idée plus précise de la rigueur de l'auteur du catalogue en général. Si vous ne pouvez pas aller voir les monnaies, vous pourrez mieux limiter vos ordres.

Rédigez vos ordres avant d'aller à la vente, livres de référence en main: nous ne sommes plus suffisamment rapides, même spécialisés, pour réagir sainement dans l'ambiance très vive d'une vente. La légende dit qu'Hoffmann, au siècle dernier, organisait des ventes sans catalogue, arrivait à Drouot avec ses plateaux et devant un public aussi virtuose que lui, décrivait et vendait à main levée. Pauvres de nous si nous devions acheter dans ces conditions, sans un catalogue précis et illustré !

Les stratégies :

On n'achètera pas de la même façon en vente publique selon la manière dont on collectionne. Deux grandes familles : les généralistes et les spécialisés.

Membre de la famille des collectionneurs spécialisés, je précise que je range ceux qui font " les grecques ", " les romaines " ou " les françaises " dans la famille des collectionneurs généralistes. En effet, quels que soient leurs efforts, ils ne pourront jamais arriver à la cheville d'un musée sérieux. Au contraire, le collectionneur spécialisé qui va se dévouer aux " jetons de Bourgogne ", à " l'atelier d'Arles ", aux a doubles tournois d'Henri III " ou aux " Essais monétaires de l'État Français " laissera, après certes beaucoup d'efforts, une collection à rendre jaloux bien des conservateurs. N'oubliez pas que la différence entre un amas et une collection est que les monnaies d'une collection sont plus intéressantes ensemble que séparément. Elles y prennent tout leur sens entre les mains du collectionneur spécialisé.

Selon que vous appartenez à l'une ou l'autre de ces grandes familles, vos stratégies en ventes publiques seront radicalement différentes.

Le généraliste cherche avant tout, dans l'énorme choix de monnaies qui lui manquent, les prix les plus avantageux. Il laissera donc à l'expert de très nombreux petits ordres, espérant - souvent à juste titre - recueillir, dans les limites de son budget, des monnaies qui lui manquent. Il recherchera les ventes de succession, les ventes de province, les lots (il lui manque toujours plusieurs monnaies d'un lot, ce qui n'est presque jamais le cas du collectionneur spécialisé. Il ne lui est guère nécessaire de se rendre aux ventes et la documentation lui fait rarement défaut.

Tout autre est le parcours du collectionneur spécialisé. Avant tout, il lui faut absolument recevoir tous les catalogues de vente possibles, de peur de laisser passer un millésime ou une variante recherché depuis des années.

Il ira personnellement aux ventes, car il est devenu - dans son domaine - plus compétent que les experts, qui sont par définition généralistes. Il sera souvent prévenu avant les ventes pour donner son avis sur une monnaie controversée. Il concentrera tous ses moyens sur la monnaie la plus rare la question n'est plus l'état de conservation ou le prix mais le nombre d'années qu'il faudra attendre avant de la revoir... si elle n'est pas achetée par un musée.

Apprenez les subtilités du vocabulaire des ventes aux enchères : pour qu'une monnaie soit effectivement vendue, il faut que le commissaire-priseur donne un coup de marteau et dise " J'adjuge ". Si ce mot n'est pas prononcé, la monnaie n'est pas vendue mais rendue au déposant. A vous de voir si elle ne pourrait pas être disponible ultérieurement à un prix plus raisonnable. En effet, une monnaie vendue aux enchères 100 francs sera payée 110 francs par l'enchérisseur puisque les frais se montent à 10 % pour 1'acheteur. Le vendeur, lui, recevra usuellement 80 francs puisqu'il faut déduire les frais vendeur. Entre 110 et 80 francs, il y a tout de même 37 %. Si la monnaie n'a pas été vendue, vous pouvez donc espérer l'acquérir à l'amiable dans des conditions nettement plus intéressantes.

Idées reçues :

Ne croyez pas que vous risquez de vous faire adjuger un lot pour un geste malencontreux. Cette légende fait partie du folklore et les commissaires-priseurs sont des gens sérieux qui savent reconnaître si un membre de l'audience se gratte l'oreille ou enchérit. Malgré son cérémonial impressionnant, la vente aux enchères est ouverte à tous, par définition même, et tout le personnel d'organisation aura à cœur d'aider le novice, usuellement facilement reconnaissable. N'ayez jamais de regrets d'avoir " raté une monnaie pour cent francs ". Cette constatation désabusée s'entend fréquemment au sortir d'une vente mais elle ne repose sur rien vous ne savez pas où se serait arrêté l'autre enchérisseur. Vous avez effectivement raté la monnaie mais probablement de beaucoup plus.

En conclusion, encouragez les experts et commissaires-priseurs à faire de bons catalogues avec tous les détails nécessaires en participant aux ventes : il n'est pas de bonne numismatique sans bonne références.




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PLAIDOYER POUR LES CHASSEURS DE "CHOPINS" :       par Edouard Alhéritière

Deux articles parus récemment (1) montrent du doigt les chasseurs de chopins, ces tristes individus qui font perdre leur temps et leur argent aux numismates professionnels, lesquels sont là pour vous vendre des monnaies sans discuter.

On vous invite à donner plus généreusement votre argent aux marchands. On est même prié de faire des achats de courtoisie, pour s'attirer les bonnes grâces des dits marchands, qui vous feront ensuite l'insigne honneur de vous céder les monnaies que vous recherchez.

Au risque d'apporter une note discordante dans ce concert de louanges des professionnels et des " bons " collectionneurs, je n'ai pas la même vision des choses.

Vous l'avouerai-je ? Depuis plus de quarante ans, je suis un chasseur infatigable de chopins. I'Y vois même là, I'un des attraits de la numismatique. Quelle joie de " dénicher, chez un marchand de françaises modernes, la monnaie mandchoue unique et la revendre dans la minute au spécialiste installé à deux tables de là (2).

Entendons-nous bien, je ne suis ni un marchand, ni un escroc. La plupart de mes chopins figurent en bonne place dans ma collection, et ce n'est qu'exceptionnellement que j'en ai revendu quelques uns. Quant à leur recherche, je ne la fais que chez les marchands patentés. Acheter au poids de l'or la 50 F 1904 à un retraité nécessiteux serait une escroquerie méprisable, et c'est la raison pour laquelle je n'achète mes monnaies que chez des numismates. C'est le seul point sur lequel je suis d'accord avec Monsieur Duchemin.

Pour le reste, mon approche est toute différente.

Je cherche en effet les moutons à cinq pattes. Mais il se trouve que les professionnels ne voient pas toujours les cinq pattes en question (ils ont fait de gros progrès depuis qu'ils examinent un peu mieux leurs monnaies). De plus, ils ne peuvent tout savoir. Si, dans un domaine précis, vous en savez plus qu'eux et vous en profitez, qui pourrait vous le reprocher ? Quand seule une meilleure connaissance vous fait faire une affaire, il faut plutôt en être fier.

Voilà pourquoi j'aime chiner dans les plateaux des marchands. Mais comme ces derniers s'impatientent parfois si vous ne vous décidez pas à acheter, je préfère de loin les bourses. Là, vous pouvez examiner, en une seule journée, des centaines de grands bronzes romains, d'écus royaux, des milliers d'écus du XlXe. Et les marchands y sont, me semble-t-il, plus disponibles

Mes bourses préférées sont celles où l'on trouve à la fois des numismates professionnels et des numismates amateurs. J'en fais une question de principe : les transactions entre amateurs participent à l'animation du marché, et les exclure revient un peu à tuer la poule aux œufs d'or. Je n'ai pas manqué un " Novotel-Bagnolet " depuis des lustres alors que je n'ai jamais mis les pieds dans une bourse organisée par les seuls Numismates professionnels.

Quant à ma recherche de chopins, elle a finalement profité aux professionnels : les variétés d'écus royaux sont maintenant plus activement recherchées, et j'ose croire que mes articles sur ces questions y sont pour quelque chose. Les cotes des cinq francs Louis-Philippe du premier type Domard tranche en creux ont pas mal augmentées depuis mes publications (et celle des ateliers A et B ont enfin disparu ! ) Et je pourrais vous citer bien d'autres exemples.

Vous ferai-je un dernier aveu avant d'en terminer ? Ii m'arrive quand même de faire des achats de courtoisie,... chez des professionnels courtois et sympathiques !

Alors, de grâce, ne tirez pas trop sur les chasseurs de chopins !


( l ) Comment acheter des monnaies ? ..chez un numismate. André Duchemin N&C n° 284. Le billet d Alain Weil, N&C n° 285.
(2) "Apostrophes Numismatiques", Edouard Alhéritière.